Récit de trek en Islande par Adrien Wehrlé : Dernier jour

Récit de trek en Islande par Adrien Wehrlé : Dernier jour
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Récit de trek en Islande par Adrien Wehrlé du Team Solentbay : dernier jour

A l’occasion de la semaine de l’Islande chez Solentbay, nous vous proposons de lire et découvrir le récit de trek d’Adrien Wehrlé, membre du Team Solentbay, qui a parcouru l’Islande en autonomie quasi complète en Juin 2017. Voici le dernier épisode de son trek.

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Dernière étape, finalement bien plus dure et dangereuse que la première. Mais ça, nous ne le savions pas encore. Au menu : une ascension jusqu’au refuge de Hrafntinnusker à 1065m d’altitude avant de redescendre sur le Landmannalaugar,  point d’arrivée de notre trek.

Le début de l’étape s’était bien déroulé mais une première grosse montée annonçait la couleur du reste de la journée : à peine montés de 100m et nous étions arrivés dans une sorte de « phase intermédiaire »: devant nous, face à la montagne, la masse de brouillard grise, sombre, lugubre et opaque alors que derrière nous se dévoilait une vue imprenable sur l’Alftavatn, éclairé par un soleil des plus puissants. De quoi donner la chair de poule et l’envie de faire demi-tour.

Mais il fallait continuer et s’enfoncer dans les hauteurs avec l’infime espoir de pouvoir passer au-dessus de cette épaisse couche. Une heure plus tard, nous rejoignions le couple de néerlandais, les 2 allemandes et un autre allemand. A partir de cet endroit, plus aucune balise, quasiment aucune trace, à part quelques unes qui partent dans les névés. La neige recouvrait maintenant totalement le sol. Nous entendions les français au loin qui criaient dans le brouillard « Follow the footprints, follow the footprints ! ».

J’ai rapidement vu sur le GPS qu’ils s’étaient embarqués dans une direction qui n’était pas du tout la bonne, quasiment à l’opposé de la voie à emprunter. Bravant tout danger, les deux allemandes, sûres d’elles, sans GPS et avec seulement une petite carte avaient décidé de rejoindre les français dans la panade. Le couple de néerlandais et l’autre allemand semblaient davantage me faire confiance. Nous avons tous les 4 décidé, tout en restant bien groupés, de rejoindre le reste de la troupe pour leur expliquer la clairement  situation. .

En effet, à partir de ce moment,  s’installait ce que l’on appelle en Islande le « total white out » : de la neige recouvrant entièrement le sol, un brouillard rendant la visibilité nulle à 10 mètres. Du blanc en haut, en bas, à gauche, à droite, devant, derrière, nous étions cernés par le blanc. Plus aucun repère visuel possible, GPS obligatoire. Quasiment à la hauteur des français et premier de notre petit groupe, je suis subitement tombé dans une crevasse, jusqu’au niveau du ventre. Je décidai alors de m’extirper en roulant de tout mon long, augmentant ainsi ma surface de contact avec la glace tout en en diminuant la contrainte. Cela m’a permis de m’en sortir sans m’enfoncer davantage.

Le groupe reconstitué, j’ai expliqué à tout le monde la gravité de la situation et indiqué la bonne direction mais les avis ont rapidement divergé. Certains voulaient couper, d’autres continuer sur ce chemin malgré mon avertissement. J’ai alors décidé de prendre la parole à nouveau, plus sûr de moi, en expliquant que j’avais le bon chemin pour aller au refuge et que s’ils voulaient y arriver, il fallait me suivre. Tout le monde a fini par tomber d’accord pour me suivre et nous sommes repartis dans la bonne direction non sans nous être promis de rester très proches les uns des autres. Il fallait absolument éviter de nous retrouver dans la situation que nous venions de vivre. La neige était de plus en plus épaisse, chaque pas était plus fatiguant que le précédent. Il y avait maintenant plus de 30 cm de neige mêlée à de la glace dans laquelle nous nous enfoncions facilement du fait de notre lourd paquetage. La progression était à présent lente et nous nous encouragions à chaque baisse de régime du groupe, c’était le seul moyen de nous forcer à avancer. Un arrêt pour grignoter et les allemandes voulaient repartir toutes seules, sûres d’elles, même après avoir pris le mauvais chemin il y a quelques heures. Nous nous sommes alors mis à rire quand nous les avons vues, 100m plus loin, s’arrêter et crier pour me demander ce qu’indiquait le GPS….

Le groupe à présent plus uni que jamais était reparti. La neige et la glace continuaient à s’épaissir dans un brouillard à couper au couteau. C’est alors qu’un gros bloc de pierres grisâtres, surgis de nulle part, s’est dressé devant nous. Certains pensaient à une annexe du refuge mais c’était en réalité un monument aux morts à la mémoire des randonneurs disparus sur cette montagne. Quelques noms y étaient inscrits…. Nous sommes restés devant durant de longues secondes, pensifs, puis nous sommes repartis, davantage glacés par ce monticule de pierres que par la température et le vent violent, alors même que nous nous approchions des 0 degrés. Pas de place pour les sentiments et surtout pas pour la peur, il fallait se reconcentrer. Mettre ce moment de côté mais sans l’oublier… Sans oublier ces randonneurs, des randonneurs comme nous, qui périssent chaque année dans cette partie de l’île.

Le sommet n’était maintenant plus très loin, en tout cas c’est ce que le GPS indiquait. Nous, nous n’avions pas l’impression d’avancer. Ce que l’on peine à appeler un « paysage » était le même depuis des heures, du blanc tout autour de nous, une étendue que l’on imagine vaste et dont on ne perçoit la réalité que quelques mètres autour de nous tant le brouillard est épais. Puis soudain, l’avant du groupe s’est exclamé en assurant voir le refuge alors que l’arrière, seulement dix mètres plus bas, ne voyait toujours rien. On comprend mieux comment des randonneurs ont pu mourir à une cinquantaine de mètres seulement du refuge après l’avoir cherché pendant des heures. Quoi qu’il en soit, nous y étions enfin.

Une petite pièce était mise à disposition. Nous y avons vu un ami allemand, parti la veille pour tenter de faire les deux dernières étapes en une seule journée. Il était là, en position latérale de sécurité, incapable de se lever car l’ascension l’avait totalement vidé de son énergie. La montagne n’aime pas l’arrogance. Après nous être assurés qu’il allait bien et avoir englouti un bon lyophilisé, nous étions vite repartis. En effet, personne ne voulait rester là-haut. Par beau temps, le lieu devait offrir une vue imprenable et un spectacle grandiose mais aujourd’hui, il régnait une ambiance oppressante dans cet espace enchâssé dans 2 mètres de neige et emprisonné dans le brouillard. La descente était plus facile que la montée mais les chaussures de chacun étaient totalement trempées et un début d’engourdissement des doigts de pieds nous touchait les uns après les autres.

Tout le monde savait que la situation était critique et qu’il fallait faire vite pour la descente. A nouveau, le silence s’empare de nous.  La concentration était à son maximum afin de maintenir la cadence la plus rapide sans faire aucun faux pas, ce qui aurait pu nous être fatal. Par-ci, par-là, des remontées de vapeurs chaudes nous rappelaient qu’en dessous du glacier, les entrailles de la terre tremblent et l’eau bout. L’Islande, de glace et de feu, est une terre des plus belles contradictions. Et voilà enfin au milieu de la neige, des poches de terre brunes qui apparaissent et deviennent de plus en plus fréquentes jusqu’à former un tapis uni que nous aurions presque embrassé tellement nous étions contents de quitter cet enfer blanc qui avait rendu notre progression si difficile. Le brouillard qui nous avait harcelés toute la journée, s’est ensuite progressivement estompé. C’était comme si l’on se réveillait, nous ouvrions à nouveau les yeux et découvrions ce merveilleux paysage qu’est le Landmannalaugar.

Nous quittions un rêve étrange pour revenir à la réalité. Là haut, tout était différent, le temps s’était arrêté et la vie aussi. Arrivés à notre destination finale, nous nous congratulons longuement et chaudement sans lésiner sur les câlins. J’étais très fier d’avoir réussi ce trek de 84km en 4 jours, avec 26kg sur le dos. Ce n’était réellement qu’à notre arrivée que nous avons réalisé que, sans mon GPS, c’était peut-être l’hélicoptère qui serait venu chercher une partie du groupe quelques jours plus tard. Nous avons donc fêté cela autour d’un bon lyophilisé (pour ne pas changer) tout en continuant à nous répéter que nous avions vécu une sacrée aventure. Tard le soir, ne voyant toujours pas Jack et les deux anglaises arriver au Landmannalaugar, nous décidons d’avertir le gardien. Une équipe de secours les chercherait certainement le surlendemain s’ils n’étaient pas arrivés d’ici là. Pour nous, mon co-équipier et moi-même, il était maintenant temps de reprendre un bus pour Reykjavik afin de nous y reposer la fin de notre voyage en Islande. Sur place, quelle joie nous avons eu quelques jours plus tard, lorsque nous avons vu la silhouette typique de Jack arriver au camping de Reykjavik où nous nous étions installés, nous assurant que les filles et notre ami allemand nous rejoindraient le lendemain. Ils avaient choisi de dormir au sommet pour repartir tôt le lendemain. Nous avions donc tous finis le trek sains et saufs, gardant chacun un souvenir à vie de cette merveilleuse expérience.

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